Thomas Hanna et le yoga somatique : ce qu’il faut savoir

Silhouette humaine allongée vue de dessus, certaines zones du corps en traits nets, d'autres effacées, illustrant l'amnésie sensori-motrice dans le yoga somatique.

Thomas Hanna n’a jamais enseigné le yoga. Et pourtant, ce qu’on appelle aujourd’hui « yoga somatique » lui doit presque tout.

Ce que Thomas Hanna a mis en mots dans les années 70 sur la façon dont le corps oublie de sentir reste essentiel aujourd’hui. Si tu pratiques le yoga en cherchant à mieux lire ce qui se passe à l’intérieur plutôt qu’à reproduire une forme, tu es déjà, sans le savoir peut-être, dans sa lignée.

À retenir

  • Thomas Hanna a fondé l’éducation somatique à partir du travail de Feldenkrais
  • Son concept clé : l’amnésie sensori-motrice, quand le corps perd l’accès à certaines zones
  • Cette idée traverse directement la façon dont on peut approcher le yoga : moins de correction, plus de réapprentissage
  • La lignée Feldenkrais → Hanna → Bertherat offre un cadre solide pour comprendre l’écoute corporelle

Qui était Thomas Hanna ?

Thomas Hanna (1928-1990) était philosophe de formation, pas médecin ni kinésithérapeute. C’est ce qui rend son apport singulier : il a abordé le corps depuis la phénoménologie, c’est-à-dire depuis l’expérience vécue de l’intérieur plutôt que depuis l’observation extérieure.

Dans les années 60, il découvre le travail de Moshe Feldenkrais, neurophysiologiste israélien qui a développé une méthode d’apprentissage par le mouvement lent et sensoriel. Hanna s’y forme, puis va plus loin. Il crée le terme « somatique » au sens moderne du terme : pas le corps comme objet anatomique, mais le corps tel qu’il est vécu de l’intérieur par la personne qui l’habite.

Il fonde le Novato Institute of Somatic Research and Training en Californie, et publie en 1988 Somatics, son livre majeur. Il meurt deux ans plus tard dans un accident de voiture. L’éducation somatique lui doit sa légitimité académique et son cadre conceptuel.

L’amnésie sensori-motrice : son idée phare

C’est le concept qui m’a le plusapporté.

Hanna observe que le système nerveux peut perdre la capacité de contrôler certains groupes musculaires, non pas à cause d’une lésion, mais à cause de la répétition. Des habitudes gestuelles se figent. Des tensions chroniques s’installent. Et progressivement, le cortex moteur perd l’accès fonctionnel à ces zones : il envoie les signaux, mais la réponse ne revient plus correctement.

Il appelle ça l’amnésie sensori-motrice (ASM). Le muscle n’est pas lésé. Il est juste devenu, en quelque sorte, sourd aux instructions du système nerveux. Et ce qui est frappant : la personne ne ressent plus la tension. Elle est intégrée, invisible, devenue « normale ».

C’est ce qui se joue dans la déconnexion corporelle : le corps fonctionne, mais il n’est plus vraiment habité. Il y a une incapacité progressive à sentir certaines zones du corps comme le permet l’interoception, le dialogue entre le système nerveux et ces zones s’est appauvri. Hanna a nommé et cartographié ce phénomène.

Un enjeu pour le pratiquant est donc de développer son interoception et la prise de conscience de l’amnésie sensori-motrice y participe.

La lignée : Feldenkrais, Hanna, et la branche francophone

Pour situer Thomas Hanna dans une tradition, il faut remonter à Feldenkrais.

Moshe Feldenkrais (1904-1984) part du même postulat : le corps apprend, et ce qu’il a appris peut être désappris ou réappris. Ses leçons de « Prise de conscience par le mouvement » utilisent des mouvements lents, répétés, inhabituels, pour réveiller l’attention du système nerveux. Pas de correction, pas de force. Du réapprentissage par la sensation.

Hanna hérite de cette approche et lui donne un cadre théorique plus solide, en particulier avec le concept d’ASM.

En France, c’est Thérèse Bertherat qui a popularisé une vision proche, sans être directement dans cette lignée. Son livre Le Corps a ses raisons, paru en 1976, part d’un constat similaire : le corps porte des tensions que la personne ne perçoit plus. Et ce sont ces tensions invisibles qui organisent la posture, la respiration, les limitations du mouvement. La méthode qu’elle développe, l’antigymnastique, ressemble à la somatique Hanna dans son intention : réveiller ce qui a été oublié, pas renforcer ce qui est déjà là.

Ce n’est pas un hasard si ces trois noms (Feldenkrais, Hanna, Bertherat) reviennent souvent ensemble dans les pratiques somatiques. Ils partagent une même conviction : le corps n’a pas besoin d’être corrigé de l’extérieur. Il a besoin de retrouver l’accès à lui-même.

Yoga somatique : de quoi parle-t-on vraiment ?

L’expression circule beaucoup, souvent sans qu’on sache très bien à quoi elle renvoie. Une précision historique s’impose : le yoga somatique en tant que pratique codifiée a été formalisé par Eleanor Criswell-Hanna en 1989, l’épouse de Thomas Hanna. Elle a construit une approche hybride qui s’appuie explicitement sur les travaux de son mari : les exercices somatiques de Hanna, intégrés dans un cadre de pratique yogique.

Thomas Hanna lui-même n’a donc pas créé de style de yoga. Il a créé un cadre de travail sur le mouvement et la conscience corporelle. C’est sa femme qui a formalisé le pont.

Aujourd’hui, l’appellation « yoga somatique » désigne des choses très disparates. Dans le meilleur des cas, une pratique réellement informée par les principes hanna ou feldenkraisiens : lenteur, attention à la sensation, absence de correction forcée. Dans d’autres cas, simplement une ambiance plus douce rebaptisée pour l’occasion. Ce n’est pas un reproche : la popularité de l’appellation témoigne d’une vraie demande. Mais si tu veux savoir si une pratique s’inscrit réellement dans cette lignée, une question suffit : est-ce que l’enseignant t’invite à sentir, ou à reproduire ?

Ce que ça change dans la façon de pratiquer le yoga

Le yoga traditionnel, dans sa version pédagogique occidentale, fonctionne souvent sur un modèle de correction. On t’indique la forme juste, tu cherches à l’atteindre. Si ton corps résiste, on ajuste de l’extérieur.

L’éducation somatique propose un renversement : si le corps ne peut pas aller quelque part, c’est peut-être parce qu’il ne « sait » plus qu’il peut. La limite n’est pas dans le tissu conjonctif ou dans la souplesse. Elle est dans la représentation que le système nerveux a du mouvement possible.

Ce que BKS Iyengar a proposé avec les accessoires rejoint cette idée. Le bloc, la sangle, le bolster ne servent pas à « faciliter » la posture. Ils servent à modifier les informations sensorielles reçues par le système nerveux. Quand tu places un bloc sous ta main dans un Trikonasana, tu changes la qualité de ce que ton système nerveux reçoit depuis ta main, ton épaule, ton tronc. Tu lui permets d’apprendre quelque chose de nouveau sur l’espace disponible.

C’est exactement la logique de Hanna. Pas de performance. Du réapprentissage.

Dans la pratique concrète, tu peux explorer cet angle à chaque fois que tu remarques une zone qui « ne répond pas » : avant de la forcer, tu peux l’explorer. Bouger très lentement autour. Sentir où l’accès est flou, où la sensation revient. Il s’agit d’écouter son corps, plutôt que de le corriger.

FAQ

Thomas Hanna a-t-il créé le yoga somatique ?

Non. C’est Eleanor Criswell-Hanna, son épouse, qui a formalisé le yoga somatique en 1989 à partir de ses travaux. Hanna a créé l’éducation somatique et le cadre théorique. Le pont avec le yoga, c’est elle qui l’a construit.

Peut-on pratiquer la somatique seul ?

Certaines pratiques somatiques (comme les leçons de Prise de conscience par le mouvement de Feldenkrais) sont tout à fait accessibles en autonomie, notamment en audio guidé. Le travail de Hanna, dans sa version clinique, implique un praticien formé. Mais les principes (lenteur, attention à la sensation, absence de force) peuvent s’intégrer dans une pratique personnelle.

Quelle est la différence entre somatique et yoga ?

Le yoga est une tradition qui inclut des postures, une philosophie, une pratique du souffle et parfois de la méditation. La somatique est un champ de pratiques centré sur la conscience du corps depuis l’intérieur, développé en Occident au 20e siècle. Les deux partagent l’outil de l’attention, mais leurs origines et leurs cadres sont différents. Ils peuvent se compléter.

Pour aller plus loin


Sources

Thomas Hanna, Somatics: Reawakening the Mind’s Control of Movement, Flexibility and Health (1988). Thérèse Bertherat, Le Corps a ses raisons (1976). Moshe Feldenkrais, La Conscience du corps (trad. fr. 1971).